vendredi 2 octobre 2015

Lire l'agir pédagogique






 A priori, la pédagogie ne semble pas révéler de la sociologie. Comme le disait Durkheim, « les théories pédagogiques sont des manières de concevoir l’éducation », elles semblent être le fruit de la réflexion d’individus théorisant une situation d’apprentissage. Dès lors, on comprend que traiter de pédagogie dans la Tunisie postrévolutionnaire conduit d’abord à parler des pédagogues qui ont conçu ces théories, à rechercher les causes de leur élaboration, les traits qui caractérisent, leurs différences avec d’autres systèmes, leur application dans les institutions éducatives. Tout cela présente un grand intérêt mais n’implique apparemment pas une analyse sociologique. D’ailleurs, la quasi-totalité des pédagogues affirment que leurs système a été conçu pour tenir compte des caractéristiques des capacités cognitives et affectives des individus à éduquer, donc, au mieux, que la psychologie, les inspires et la morale les guide. Reste que ces systèmes pédagogiques sont plus structurés par les jugements de valeur qui sont sous-jacents aux finalités recherchées que par toute autre considération. Mais énoncer des jugements de valeur, c’est prendre parti sur l’avenir du sujet à éduquer, ce qui revient à formuler un projet social ; c’est aussi s’exposer à la contradiction portée par d’autres systèmes adossés à d’autres finalités ; en cela, c’est devenir un enjeu de luttes sociales sur l’avenir social. Si tel est le cas, on voit déjà que la pédagogie, même la plus attachée aux propriétés psychologiques des individus, ne peut se soustraire à une analyse sociologique. Il importe ensuite de comprendre en quoi les conceptions pédagogiques correspondent aux transformations sociales ; pour le dire autrement, il importe de saisir les rapports existant entre « l’espace social » dans lequel se développent ; à un moment donné, des conceptions pédagogiques, et les forces qui structurent cet espace.

mercredi 24 juin 2015

Quand le monde arabe a basculé




La paix des dictatures arabes a été sérieusement perturbée à partir de la fin de 2010 par une montée de la contestation populaire. Cette contestation usa, pour faire entendre, de toutes les formes traditionnelles ou inédites du rejet populaire de l’autorité. Certes, la multiplication et la généralisation de ces façons inhabituelles de s’emparer de la scène politique, qui s’articulaient sur des raisons conjoncturelles pour mettre la société arabe en mouvement, font de cette période un « temps de métamorphose »  plus au moins durable et profond. Ou, au contraire, un mouvement de l’irruption d’une colère, sûrement, inattendue par les pouvoirs en place, mais qui extériorisait en réalité une frustration longtemps ingurgitée et contenue par les victimes de violences multiformes orchestrées et développées sur la longue durée par les différents dictateurs de la région qui, du jour au lendemain, ont était obligé de passer à l’offensive pour protéger leurs trônes, de la sorte que les premiers coups contre les « outsiders » ont réalisé l’impensable. La chute du régime en Tunisie a fait démontrer que les peuples arabes, mains nues, pouvaient dicter leurs lois et faire valoir démocratiquement leurs choix.  Ainsi, l’inscription de ces années révolutionnaires, dans l’ordinaire et l’imaginaire des sociétés arabes, comme « période de désordre » ou au contraire comme « période de renaissance de la vitalité populaire » indique que, par delà toute querelle scientifique ou idéologique, l’année 2011 est le point géométrique par lequel doit transiter toute analyse de la mémoire et de la situation politique dans le monde arabe actuel. Comme repère, l’année 2011 est plus que pertinent pour le cas de l’analyse de la « transition démocratique » dans quelques pays du « printemps arabe » puisqu’elle est un moment décisif dans la géopolitique régionale et internationale, pour l’ensemble des bouleversements politiques, socioéconomiques et idéologiques survenus dans les environs de cette années charnière.  Cette année a été retenue par les spécialistes comme « année zéro » pour l’ensemble des attentes dont elle est enceinte au niveau de la demande populaire en liberté publiques et privées et pour son importance dans l’évolution des comportements politiques et les bouleversements qu’elle imposa dans l’imagination collective.
Spontanée ou réfléchie, la conscience populaire voulait d’abord en finir avec l’ordre totalitaire.  On voulait le changement d’un système qui n’a drainé qu’un cortège de malheurs : lois liberticides, propagande, démagogie, et crise économique grave qui contraint les populations à la misère quotidienne. Il n’y avait pas de grâce pour les régimes en place aux yeux des populations qui faisaient irruption sur la scène politique. Bien avant 2011, le monde arabe présentait déjà une situation révolutionnaire. Mais l'esprit révolutionnaire n'avait pas encore suffisamment mûri pour que la Révolution éclatât. C'est donc sur le développement de cet esprit d'insubordination, d'audace, et de dégoût contre l'ordre social, que se dirigèrent les  premiers efforts des révolutionnaires. Les peuples arabes découvrent, alors, qu’ils ont leur mot à dire et que leur opinion, qui était jusque-là récusée, peut désormais être exprimée, entendue et même influer sur leur propre quotidien. Dans les cafés, dans les villes et même dans les villages les plus reculées,  on a cessé de commenter le football pour parler de la chose publique. Aujourd’hui, les arabes continuent d’étonner, de choquer et, parfois, d’inquiéter puisque l’inconnue de l’issue révolutionnaire demeure entière. Parviendrons-ils à créer de nouvelles sociétés ouvertes et tolérantes ? La pluralité politique et culturelle triomphera-t-elle dans une société qui se caractérise par la marginalisation des minorités ?  Les questions ne manquent pas mais les réponses sont difficiles à trouver !     




lundi 23 mars 2015

De la raison utile : Pour une herméneutique culturelle en Tunisie







Depuis la chute de l’Ancien Régime, tout les tunisiens s’accordent pour reconnaître le rôle de l’intellectuel dans la mise en question des clichés et des représentations stéréotypées qu’entretiennent et projettent dangereusement la nouvelle « culture » du néo-djihadisme. Néanmoins, une série de question s’impose pour mieux comprendre le rôle de cette intelligentsia sur le forum public. Ainsi, faut-il toujours que l’intellectuel adopte une position critique vis-à-vis de son quotidien politique ? Faut-il que l’universitaire s’oppose à l’hégémonie idéologique ? Faut-il que le savant choisisse le camp des minorités, des opprimés, des victimes et, ce faisant, fasse non seulement des responsabilités qui sont le lot de ces minorités, de ces opprimés, et de ces victimes, mais aussi de leur capacité et de leur volonté de se débrouiller tout seuls sans son aide bienveillante ? L’intellectuel tunisien fait-il face à des situations toujours si claires et si tranchées que ses propres choix politiques et ses responsabilités personnelles pèsent peu dans la balance ? Faut-il que cet intellectuel soit moralement bon et se range toujours, sinon du côté des « anges », du moins du côté du progrès?
Cette série de questions de type rhétoriques affleure à l’esprit maintenant que se dessine devant nous le nouveau paysage politique de la deuxième république tunisienne. Et pourtant ces questions sont en réalité anciennes et pas seulement rhétoriques puisqu’elles sont déjà posées, par des universitaires tunisiens, depuis les débuts des 70. Toutefois, cette vieille problématique, toujours en renouveau, doit être redéfinie dans le but de surmonter notre retard civilisationnel et culturel par une réflexion sociopolitique méthodique et approfondie. C’est pourquoi, on peut dire que la question du devenir démocratique en Tunisie est loin d’être tranchée surtout que  la terreur de l’Attaque de Bardo sonna l’alarme de réveil, pour toute la société. Sur cet arrière-fond, la question immédiate qui se présente à l’intellectuel est de savoir si nous allons devoir révolutionner nos systèmes éducatifs pour préparer le terrain à une révolution de type culturelle cette fois-ci ?



dimanche 8 février 2015

Les nouveaux enjeux des politiques culturelles dans la Tunisie postrévolutionnaire





La question de la culture telle qu’elle est mobilisée au sein des politiques culturelles de la Tunisie postrévolutionnaire doit être posée au pluriel. Dans l ́optique classique, la plupart des partis politiques tunisiens ont eu tendance à considérer la culture comme une valeur ayant seulement des liens avec la qualité de vie. Ainsi, les stéréotypes d’un milieu artistique fertile qui se traduit par des formes d ́habitat accueillantes, par un niveau élevé de participation aux activités sportives et récréatives reflètent la crise culturelle profonde de certaines élites de la deuxième république. Il apparaît aujourd’hui, de plus en plus clairement, que le non-développement, ou le mal-développement, de certaines régions tunisiennes ne dépend pas exclusivement de paramètres  économiques ou politiques, mais aussi de paramètres culturels.
Une culture repliée sur elle-même, très hiérarchisée et axée uniquement sur des valeurs traditionnelles, peut devenir rigide et rendre d’autant plus difficile l’adaptation à des changements profonds. Par contre, si la tradition accorde une grande place à la tolérance et au débat, ainsi qu’à la dignité de chacun et à un harmonieux vivre-ensemble, elle peut faciliter le passage à une autre forme de société, qui  trouvera pleinement sa place dans une mondialisation plus humaine et dans une société de la  connaissance respectueuse de la diversité culturelle.  Il est vrai, aussi, que les échecs de certaines politiques économiques et de certains modèles de  développement, souvent imposés par des gouvernements éloignés de la réalité vécue, ont empêché ce passage vers une culture humaniste et ouverte.  L’université peut, à ce niveau, contribuer à instaurer une culture tunisienne ouverte, plus résiliente et mieux à même de s’adapter aux  changements induits par les différentes crises (financière, économique, sociale, climatique…) auxquels nous devons faire face. Une nouvelle stratégie éducative permet donc d’instaurer un dialogue entre les différentes traditions locales, de désamorcer  les conflits idéologiques et d’aider  les citoyens à découvrir leurs talents, à prendre confiance en eux, à  se motiver et à se responsabiliser, pour pouvoir  mieux s’engager au service de la Tunisie. Il est particulièrement important de miser ici sur la jeunesse, première ressource du pays, au  cœur des nouvelles stratégies culturelles, en créant une nouvelle génération, capable d’évoluer entre  différentes cultures, de faire preuve d’imagination,  désireuse de partager et de tisser des réseaux de  coopération, tolérant les divergences d’opinion et prête à travailler de manière transparente.